4.3 - Mobilités des mémoires (Europe/Méditerranée) et situations post-coloniales

Problématique

Ce programme entend travailler sur les interférences « histoire et mémoire » dans la continuité de l’un des ateliers du Programme euro-méditerranéen de la MMSH (Ramsès2). De plus, seront associés par principe à cette thématique aux séminaires et journées d’études des acteurs de la vie civile ou politique ou des chercheurs en sciences biologiques.

Depuis une vingtaine d’années, un peu partout dans le monde, les scientifiques comme l’opinion publique ont redécouvert l’importance de la mémoire dans la constitution de l’identité des sociétés humaines. En témoignent aussi bien les appels répétés au “ devoir de mémoire ”, le développement de l’histoire orale et des films de témoignages, que le succès de la grande entreprise éditoriale menée par Pierre Nora sur les « lieux de mémoire», non seulement en France mais hors de France et, plus largement, des livres fondés sur le souvenir. En Europe comme en Méditerranée, un grand nombre de tensions et de conflits – le processus de guerre israélo-palestinien est à ce propos symbolique - sont alimentés par des conflits de mémoire que l’on n’arrive pas à dépasser, y compris parmi les intellectuels.

Ce programme se composera quand à lui de trois axes principaux au cours de ce quadriennal :

  • Mémoires de conflits et conflits de mémoires au Maghreb

L’historiographie maghrébine post-indépendante s’est centrée particulièrement sur la décolonisation et les mouvements d’indépendance. Ces deux objets d’études ont accaparé les champs de la recherche historique contemporaine. Ils ont imposé une lecture nationaliste centrée autour d’une vision unanimiste des peuples maghrébins dans leur lutte pour l’indépendance. L’arabo-islamisme politique censé cimenter cette lutte contribue à polir une identité nationale à partir d’un discours univoque de représentations identitaires. Démontrer la mobilisation d’un peuple, légitimer sa lutte sont les schèmes récurrents de l’écriture nationale de l’histoire post-indépendante. Les grands hommes et les grandes figures du mouvement nationaliste, les événements fondateurs, les dates historiques mobilisent l’intérêt de l’historien professionnel et produisent des narrations historiques en adéquation avec les orientations et les projets de l’État nouvellement indépendant. Ces récits proposent une nouvelle définition de l’identité de la nation qui intègre une partie de la communauté nationale en excluant l’autre. C’est le concept de l’usable past, le passé utilisable, qui permet des instrumentalisations du passé  et de la discipline historique afin de construire des discours nationaux autour d’une identité idéelle. Éviter ainsi les discordances, marginaliser les éléments source de conflits potentiels, oublier des événements et des acteurs historiques deviennent des conditions prioritaires à l’écriture de l’histoire nationale[1]. Ce constat renvoie au débat polémique et difficile des relations tissées entre la mémoire du passé et le discours historique. Et ce débat n’est pas spécifique au Maghreb. Il émerge, en général, pour tout le continent africain dans « le moment nationaliste », moment déterminant pour la construction volontariste des jeunes nations.

Cette thématique propose l’analyse des interférences entre histoires nationales et mémoires identitaires et plus particulièrement la problématique berbère qui, pendant longtemps, a été considérée comme un objet qui n’avait pas sa place dans les productions historiographiques. Elle propose une étude de cas autour des conflits générés par les enjeux de mémoire. Nous nous proposons d’étudier les deux formes de narrations historiques qui se trouvent en concurrence dans deux pays du Maghreb : l’Algérie et le Maroc. La Tunisie servira en quelque sorte de contre-modèle puisque le métissage historique de la population est tel que l’élément berbère et berbérophone correspond aujourd’hui à moins de 2 % de la population totale.

Ces deux mémoires – celle produite par les États post-indépendants et celle élaborée par les Berbères d’Algérie et du Maroc – de l’histoire du Maghreb, qui s’élaborent en miroir, sont les conséquences d’une indépendance difficile et douloureuse où la question de l’identité des nations se pose de façon récurrente et presque obsessionnelle.

  •  Inscription des mémoires dans les espaces publics

Il nous paraît essentiel d’étudier la notion de « mémoire » comme un concept internationalement adopté certes par les études historiques, mais aussi, et surtout, par les usages publics (Crivello, Garcia, Offenstadt : 2006). En effet, au terme de l’aventure, au milieu des années 1990, P. Nora doit reconnaître que la démarche qui se voulait contre-commémorative a été rattrapée par la société, qui en fit l’instrument de son désir commémoratif (Nora : 1997). Plusieurs questions viendront orienter ce second axe : quels sont les acteurs, les revues, les institutions qui cherchent à contribuer à la fabrication d’une mémoire commune ? Dans quelle mesure les chercheurs, les muséographes ou les archivistes peuvent-ils agir sur le présent et le passé, sur la mémoire et sur l’oubli (Guillon : 2006) ? Il s’agit d’analyser la façon dont l’histoire, après avoir été reconnue et interprétée, est utilisée au regard de finalités présentes ainsi que d’étudier les formes de mobilisation de l’histoire à l’œuvre. Les interprétations du passé produites par les pouvoirs ou entrepreneurs de mémoire sont à étudier en interaction avec les expériences vécues transmises. Comment la durée (le renouvellement des générations) intervient-elle dans les mutations des perceptions du passé? Comment se réapproprier la mémoire par l’histoire, afin d’éviter cette séparation radicale et peu pertinente entre histoire et mémoire, à partir d’une analyse fine des diverses stratifications de sens d’événements passés devenus événements sursignifiés ?

Ce questionnement réflexif devrait permettre d’éviter le paradoxe de certaines actions qui, pour contribuer à un apaisement des conflits du passé, organisent le silence ou s’en tiennent à des problématiques lisses. Pour cela, la question de la « création » de trous de mémoire sera posée avec d’autant plus d’acuité que les praticiens de l’Histoire sont confrontés aujourd’hui à la surabondance des sources et à une dilatation extrême du champ historique. Pour des conservateurs des archives ou patrimoine matériel, la question du tri relève de l’ordinaire du métier, puisqu’il est impossible de tout garder, mais l’élimination peut se révéler lourde de conséquences. Du côté des chercheurs, se pose la question du mode de sélection des sujets abordés. Bref, les uns et les autres, dans leurs pratiques et dans leurs choix, participent à la fabrication de « trous de mémoire et d’histoire » ou à leur perpétuation, tout autant, bien évidemment, qu’à leur « découverte ». C’est à ces mécanismes d’enfouissement et à leur évolution dans le temps, aux problèmes qu’ils posent que cet axe souhaite s’attacher. Il s’inspirera aussi des réflexions de Pierre Laborie sur les silences de l’Histoire qui ne résultent pas forcément de l’oubli, mais qui relèvent éventuellement du refus de se souvenir ou de la préservation du secret[2]. Il réfléchira aux diverses formes de l’oubli, en particulier le refoulement, l’amnésie et l’oblitération qui sont probablement bien plus importants que l’occultation dont fait grand cas une histoire accusatrice. Mais la mémoire d’aujourd’hui est faite aussi des oublis d’hier.

  • Expressions médiatiques des enjeux de mémoire : la montée de la revendication mémorielle relative à  l’esclavage colonial

Le passé esclavagiste concerne, pour le dernier millénaire, tant les nations européennes que les pays arabo-musulmans, qui se sont respectivement adonnés à la traite atlantique et à la traite saharienne à partir du réservoir de main d’œuvre africain. En Europe et dans ses vieilles colonies (aujourd’hui indépendantes ou parties intégrante de l’Europe, comme les départements français d’outre-mer), la mémoire de ce passé a commencé à se renforcer dans les années 60 et 70, se focalisant presque exclusivement sur la traite atlantique et sur l’esclavage aux Amériques. Ce mouvement s’est amplifié dans les années 90, particulièrement en France, avec l’ouverture d’une large décennie de commémorations en série, de 1989 à 2004, s’accompagnant d’un discours, souvent très idéologisé, où la mémoire est revendiquée de façon ostensible et sélective (le commerce transsaharien des esclaves ne donnant généralement pas lieu à une récrimination spécifique…).

Car la mémoire des tragédies peut être considérée comme une ressource identitaire de première grandeur… Aujourd’hui se constituent des groupes fondés autour de la mémoire de drames que leurs membres n’ont pas vécu, se comportant comme si leur identité était en jeu à travers le souvenir des malheurs de leurs ancêtres. Dans le mouvement d’ensemble de la reconnaissance croissante des mémoires particulières, la mémoire de l’esclavage est ainsi devenue un formidable enjeu d’identité collective et a acquis par là une forte dimension politique : elle a fait irruption dans le débat public, notamment dans les départements français d’outre-mer, retentissant de ce fait jusqu’au cœur de l’État, surtout lorsque l’on prend en considération la migration importante qui en est issue et qui, volant de population désormais important en France métropolitaine, a pu se constituer en groupe de pression efficace. L’adoption par le Parlement français de la loi du 10 mai 2001, qui reconnaît la traite et l’esclavage comme crime contre l’humanité, constitue le point d’orgue de ce mouvement. C’est la première loi de ce type au monde, concernant l’attitude de l’ensemble de l’Occident face à ses propres crimes et constituant une catharsis évidente pour une personne morale, en l’occurrence nationale (la France), seule entité à même d’endosser une responsabilité pour ce qui s’est passé il y a plus d’un siècle et demi… L’instrumentalisation du souvenir de l’esclavage, et les guerres de mémoires qu’elle peut générer, l’appréhension du passé servile en  termes purement moraux qui s’inscrivent dans des logiques accusatoires n’amènent-elles pas à affirmer, plutôt qu’un devoir de mémoire, une exigence d’histoire, discipline qui seule permet, par la mise à distance qu’elle installe, de dépasser le ressassement mémoriel ? On retrouve là une dimension de pédagogie de l’histoire, qui paraît essentielle en ces lieux : la transmission du passé doit-elle, dans le registre de la mémoire, nourrir les identités, mais dans le même temps contribuer à l’émergence de communautés antagonistes, dans une logique de lignée ? Ou bien au contraire décrypter l’histoire du mal peut-il permettre de simplement créer les conditions de son impossible répétition ? La traduction médiatique sera l’objet principal de ce travail sur les modes et les effets de cette « transmission ».

  Programme d’activités

  • Séminaire commun avec le groupe 1 et en collaboration avec l’IDEMEC et l’EHESS.
  • Journées d’études communes, en particulier les Écritures scientifiques.
  • L’ensemble des travaux aboutira à un ouvrage collectif sur les Mémoires en Méditerranée et à un dictionnaire en sciences sociales de la Méditerranée dans le cadre du programme européen Ramsès2.
  • Intégration de l'ANR IMASUD

 

 

[1]   Bien que des historiens comme M. Harbi ou O. Carlier ont levé un certain nombre de tabous et ont pris considérablement de la distance avec les prismes de l’histoire officielle.

[2]   « Silences de la mémoire, mémoires du silence », Les Français des années troubles, Paris, rééd. Seuil, coll. Points Histoire, 2003, p. 49 et suiv.

 

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Rapport final de l'ANR IMASUD (2008-2011)

 ANR/ AIRD Rapport final du projet IMASUD

 

A.   Identification

Programme – année  Programme Sciences humaines et sociales

Edition 2007

LES SUDS, AUJOURD’HUI - Projet (Acronyme) IMASUD

Titre complet du projet

« Suds » imaginaires, imaginaires des « Suds »

Héritages, mémoires, représentations en Méditerranée

 

Partenaire 1

Nom du responsable, laboratoire, organisme de rattachement

CRIVELLO Maryline, Temps, Espaces, Langages, Europe méridionale, Méditerranée (UMR TELEMME 6570), CNRS

Partenaire 2

ALBERA Dionigi, Institut d’Ethnologie Méditerranéenne et Comparative (IDEMEC), CNRS

Partenaire 3

EL-AYADI Mohamed, Centre Marocain des Sciences Sociales, Université de Casablanca

Début du projet : Janvier 2008

Fin du projet : Juin 2011

 

Rédacteur du rapport

Mme Maryline Crivello

06 61 45 46 56

marylinecrivello@gmail.com

Date de rédaction finale : 15 septembre 2011

 

B.   Rapport scientifique

B. 1. Résumé du travail accompli

Etat de l’art : Le cadre de référence de ce programme était la Méditerranée euro-arabe ou euro–musulmane, défini comme un champ d’entraînement au raisonnement géopolitique en général, puisque son étude oblige à tenir compte de la localisation d’une très grande variété d’héritages historiques et à combiner des rapports de force d’envergure très différente, depuis les conflits locaux jusqu’aux rivalités planétaires. Le programme avait pour ambition de questionner les enjeux mémoriels de cet espace, dans le prolongement des activités de Ramsès2, un Réseau d’Excellence des centres de recherche en sciences humaines sur la Méditerranée (6e PCRD), élaboré au sein  de la Maison Méditerranéenne des Sciences de l’Homme. Celle-ci pilote désormais le programme LABEXMED, « Les sciences sociales et humaines au cœur de l’interdisciplinarité pour la Méditerranée ». Ce contexte institutionnel et le réseau de chercheurs qui s’y rattache, constituaient donc l’un des points d’ancrage essentiel du projet IMASUD.

Problématique générale : Dans cet espace chargé d’histoire(s), le passé et ses représentations pèsent incontestablement dans la façon dont les conflits identitaires se déploient, au Proche-Orient ou au Maghreb. Ces conflits de mémoires sont à la fois une des modalités d’expression des conflits intra- ou intercommunautaires, et à l’origine de ces antagonismes. Si l’instrumentalisation de l’histoire à des fins politiques constitue en effet une stratégie de légitimation incontournable pour les tenants du pouvoir au sein des États du pourtour méditerranéen, c’est bien parce que, à l’ère des États-nations, les sociétés ont construit un passé d’où l’autre est très largement exclu. L’oblitération de toute source d’hétérogénéité dans l’histoire de la nation et la fabrication d’un continuum historique tout entier tendu vers la réalisation du destin national ont donc permis de garantir la cohésion de la nation. Mais la violence avec laquelle les États, mais aussi les sociétés, réagissent à toute remise en cause de ce schéma d’identification, dénote une certaine fragilité identitaire de la part de ces communautés méditerranéennes.

Hypermnésie et occultation des traces de l’autre dans « mon passé » sont ainsi les deux symptômes symétriques d’un mal-être dont l’origine nous ramène à cette période de construction de l’État-nation moderne, lorsque s’est jouée la clôture de la communauté nationale à travers à la fois des actes juridiques (traités internationaux, codes de la nationalité), mais aussi des pratiques d’exclusion et d’homogénéisation autour de valeurs et de symboles communs (comme la « Révolution » et l’identité arabo-musulmane en Algérie, le sionisme et le judaïsme en Israël, le kémalisme et le Milliyetçilik en Turquie, etc.)

 

Objectifs : La Méditerranée semblait donc représenter un terrain privilégié pour qui cherche à comprendre à quelles conditions ces conflits identitaires peuvent trouver un début de résolution. Ces mémoires antagonistes peuvent-elles cesser d’être un obstacle au rapprochement des peuples et au contraire contribuer à apaiser les blessures à vif à la source de ces conflits ? C’est ici que le travail de mémoire, entrepris ici ou là, pouvaient contribuer à faire évoluer le sens que chaque communauté (nationale) donne à son passé pour le présent, de façon à devenir davantage compatible avec celui du voisin. Dans quelle mesure une démarche volontariste pour faire évoluer les représentations peut-elle réellement agir sur les mémoires ? Quelles sont les conditions structurelles pour que, par exemple, les tentatives de dévoilement d’un passé occulté modifient la cohérence du récit national et le statut de l’autre en son sein ?

 

Publications scientifiques : Rien d’étonnant, dans ce contexte, à ce que la question de la médiation du travail de mémoire, de l’instrumentalisation, mais aussi de l’efficacité des outils et dispositifs proposés dans le cadre des « politiques de la mémoire», fasse l’objet des deux principales publications collectives de l’ANR IMASUD et d’un carnet de recherches en ligne qui tient compte de l’actualité.

1.                   Les échelles de la mémoire en Méditerranée. XIXe – XXIe s (Actes Sud, 2010) questionnent les mécanismes de fabrication des héritages qui divisent ou rapprochent les hommes au sein d’un même espace.

2.                   La réinvention du « lien » en Méditerranée (PUP-MMSH, 2011) interroge les formes de réconciliation politique, les types de discours interreligieux ou les modalités d’un volontarisme patrimonial, confrontés à un présent particulièrement riche en bouleversements sociaux et politiques, lors des derniers mois des travaux de l’ANR IMASUD.

3.                   Le programme ANR « Imasud, Suds imaginaires, imaginaires des Suds » a développé un nouvel outil de diffusion et de valorisation sur Internet nommé DAKIRAT  (http://dakirat.hypotheses.org/). Il s’agit d’un « carnet de recherche électronique » hébergé sur Hypothèse.org, la plateforme de publication en sciences humaines et sociales pilotée par le  Centre pour l’édition électronique ouverte (Cléo : http://cleo.cnrs.fr/). Ce mode de publication en ligne offre en effet une solution rapide et légère pour rendre compte régulièrement de l’actualité des recherches en cours, à destination des chercheurs d’Imasud mais aussi de tout internaute intéressé par les thématiques plurielles du programme (Héritages, mémoires et patrimoine en Méditerranée).

 

Perspectives : Ces résultats ont servi deux projets en cours de réalisation :

1.    la pérennisation de plusieurs questionnements sur l’imaginaire dans le cadre d’une nouvelle recherche (ANR ECRIN- Ecrans et inégalités. Les « Arabes » dans les médias français de 1962 à nos jours. Programme 2011- INEG). Partenaires : URMIS (Nice) ; UMR 6570 TELEMME (Aix-en-Provence) ; LCP (Paris) ; ETIC (Metz).

2.    La participation des chercheurs de l’ANR IMASUD au programme euro-méditerranéen, MEDMEM, financé par Euromed-Heritage IV, piloté par l’INA-Méditerranée et un Comité éditorial de la MMSH. Med-Mem, pour « mémoires audiovisuelles de la Méditerranée », a pour objectif la mise en ligne de près de 4000 documents d’archives audiovisuelles issues de l’ensemble des télévisions du Pourtour méditerranéen, éditorialisées par des dossiers thématiques de chercheurs. 

 

 

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