IMASUD [ANR]

Coordination :
Maryline Crivello

Suds imaginaires http://dakirat.hypotheses.org/

« Suds » imaginaires, imaginaires des « Suds »
Héritages, mémoires, représentations en Méditerranée

La Méditerranée de référence est la Méditerranée euro-arabe ou euro-musulmane qui constitue un excellent champ d’entraînement au raisonnement géopolitique en général, puisque son étude oblige à tenir compte de la localisation d’une très grande variété d’héritages historiques et à combiner des rapports de force d’envergure très différente, depuis les conflits locaux jusqu’aux rivalités planétaires. Le programme traite des questions mémorielles au cœur du débat public d’aujourd’hui. Jamais, sans doute, le rôle social et politique de l’histoire, comme mode d’écriture du passé, n’avait de ce fait été posé dans le débat public avec autant d’acuité, comme le montrent en France les prises de position contradictoires de la communauté historienne contre les « lois mémorielles » et le débat sur la mémoire coloniale et ses imaginaires. Il s’appuie sur la pensée de Paul Ricœur, qui en faisant dialoguer la philosophie et l’histoire, a mis en lumière la dimension narrative du discours historique.

 

A partir de la problématique générale définie ci-dessus, l’objectif serait de bâtir un projet collectif autour de deux axes :

1. « Lieux de mémoire », imaginaires des lieux en Méditerranée

  • A rebours d’une conception commune du lieu patrimonial comme réceptacle d’une identité figée sur l’énonciation de son passé, nous voulons porter attention au caractère éminemment construit et processuel de l’acte qui, depuis la remémoration du passé historique, conduit à l’identification du « lieu mémoire », mais probablement aussi aux potentialités créatrices du lieu lui-même. Le lieu alors devient éminemment créateur, qui autorise l’histoire en la manifestant, et produit ainsi du sens, du lien, du territoire, du consensus, mais aussi du conflit. De ces lieux l’on proposera à titre indicatif une typologie ouverte : lieux et fouilles archéologiques, monuments commémoratifs, hauts lieux, lieux témoins, figures et objets emblématiques… Une telle typologie se fonde sur la nature du lien entre le lieu et la collectivité ; l’un des objectifs sera précisément de questionner la substance de ce collectif auquel le récit du lieu renvoie.
  • L’attention sera également portée sur des situations de contact dans lesquelles des lieux de pèlerinages et des figures de la sainteté mettent en communication des religions différentes dans les rives méridionales et orientales de la Méditerranée. Contrairement aux idées reçues concernant l’étanchéité des monothéismes en Méditerranée, des formes de porosité semblent se profiler là où il y a une situation composite du point de vue des appartenances religieuses. Les lieux et les figures qui président à ces formes de cohabitation entre chrétiens, juifs et musulmans apparaissent dotés d’une ambivalence qui est aussi pourvoyeuse de marges de manœuvre pour l’inventivité des pratiques religieuses. La cohabitation interreligieuse n’est cependant jamais entièrement dissociée d’éléments potentiellement conflictuels. La tolérance n’exclut pas des éléments d’antagonisme, et le partage s’imbrique avec la compétition. L’interaction dans les sanctuaires ambigus est le résultat d’une balance délicate entre des composants contradictoires.

2. Mémoires de conflits et conflits de mémoires

Si les stratégies de reconstructions d’identités sont complexes en temps de paix, elles le sont encore plus en temps de conflit, lorsque les revendications identitaires prennent un tout autre poids. En effet, les conflits se traduisent par la guerre, l’assassinat politique, le terrorisme, mais aussi le viol, les mutilations et les actes les plus barbares. Quels sont cependant les moyens d’être ensemble qui subsistent et peuvent continuer à fonctionner, voire être réactivés une fois la paix survenue ? Comment les déplacements de populations interfèrent avec ces dynamiques ? Il s’agit là de rechercher les mécanismes qui, sans raison apparente, se déclenchent pour permettre l’arrêt ou la suspension d’une violence. Comment et à partir de quel moment la violence cesse d’avoir du sens, pour devenir aux yeux de ses propres acteurs un non-sens ? Des éléments de réponse à ces questions sont nécessaires pour tenter de comprendre comment se reconstruit le lien rompu et la trame disloquée (par exemple en Algérie).
On effectuera également une analyse des interférences entre histoires nationales et mémoires identitaires, notamment à partir de la problématique berbère qui, pendant longtemps, a été considérée comme un objet qui n’avait pas sa place dans les productions historiographique. Cela permettra de mener une étude de cas autour des conflits générés par les enjeux de mémoire. Nous nous proposons d’étudier les deux formes de narrations historiques qui se trouvent en concurrence dans deux pays du Maghreb : l’Algérie et le Maroc.
Le processus de nationalisation des sociétés a laissé partout des traces profondes et de multiples traumatismes. C’est cette réalité historique là qui justifie que l’on confronte les unes aux autres ces mémoires en souffrance des peuples de la Méditerranée (en particulier en Israël/Palestine). Celle-ci semble donc représenter un terrain privilégié pour qui cherche à comprendre à quelles conditions ces conflits identitaires peuvent trouver un début de résolution. Ces mémoires antagonistes peuvent-elles cesser d’être un obstacle au rapprochement des peuples et au contraire contribuer à apaiser les blessures à vif à la source de ces conflits ? C’est ici que le travail de mémoire entrepris ici ou là contribuerait à faire évoluer le sens que chaque communauté (nationale) donne à son passé pour le présent, de façon à devenir davantage compatible avec celui du voisin.

Imasud regroupe les laboratoires Telemme et Idemec de la Maison Méditerranéenne des Sciences de l’Homme à Aix-en-Provence (France), le CEA d’Alexandrie (Egypte) et le CMSS de Casablanca (Maroc). Suite aux premières rencontres des chercheurs et des premiers éléments d’évaluation, le projet a été structuré selon trois axes :
Les lieux religieux partagés : mémoires, convergences et antagonismes (Responsable Dionigi Albera)
Conflits de mémoires et travail de mémoire (Responsables Mohammed Tozy et Mohamed El Ayadi)
Héritages et processus mémoriels (Responsables Jean-Yves Empereur et Maryline Crivello)