3.2 - Influences idéologiques et transferts culturels en Europe méridionale des Lumières à nos jours

Coordination :
Paul Aubert

Problématique

Après avoir étudié l’histoire des élites selon une approche interne puis externe, c’est une étude comparée non plus de leur action mais de leur production idéologique qui est maintenant envisagée, dans une perspective d’histoire croisée ou contrastée des intellectuels européens. Le but est d’évaluer la formation et le rôle des constructions intellectuelles et des représentations qui ont caractérisé les relations entre les pays d’Europe méridionale depuis l’invention de la politique moderne et le développement culturel de la fin du XVIIIe siècle.

La définition des intellectuels sera ample : tous ceux qui créent, diffusent et mettent en œuvre la culture, même si l’on a soin de distinguer entre les créateurs (savants, artistes, philosophes, auteurs) et les vulgarisateurs d’un savoir pratique enseignants, journalistes) et ceux qui exercent une profession intellectuelle (médecins, avocats etc.). Cet engagement se développe grâce à une collaboration journalistique qui leur permet de se forger une conscience critique et de se présenter en tant qu’éducateurs de l’opinion publique. Sur le plan politique, le milieu sur lequel prétendent agir les intellectuels, au moment où ils commencent à former un groupe cohérent qui s’engage dans la vie publique, avec de nouveaux moyens d’expression (organes de presse) et de nouvelles voies d’action (partis politiques), n’est pas bien structuré. S’il l’avait été, leur action, conçue comme « école de civisme » n’aurait pas été nécessaire. Celle-ci se développe grâce à une collaboration journalistique qui leur permet de se forger une conscience critique et de se présenter en tant qu’éducateurs de l’opinion publique. Mais on se demandera aussi dans quelle mesure ces intellectuels, en posant les problèmes à un niveau théorique, n’ont pas sous-estimé le poids des structures.

Une lecture comparée des interprétations intellectuelles et politiques des principales crises à l’échelle de l’Europe méditerranéenne analysera la rupture avec les modèles anciens et l’émergence de nouveaux paradigmes sur lesquels se fondent les changements de perspective, idéologiques, politiques, littéraires et artistiques. On sera attentif à la nature, au volume des échanges et des transferts mais surtout aux voies à travers lesquelles, dans un processus d’interaction, les idées et les biens ont circulé et les représentations réciproques se sont construites. Cette approche mêle les champs économiques, politiques, sociaux, culturels, universitaires des espaces nationaux en voie de formation (au XIXe siècle) mais prend en compte la relation idéalisée et inégalitaire avec une Europe du Nord mieux développée économiquement. Par conséquent, l’interrogation sur l’espace méditerranéen et le concept de latinité restera au cœur des travaux.

Principaux axes de travail

L’accent sera mis sur le processus de formation des représentations et des opinions, c’est-à-dire sur des pratiques plus que sur des définitions données dans une relation critique entre le savoir et le pouvoir par les acteurs eux-mêmes. Les échanges commerciaux et les mouvements migratoires, économiques, et touristiques, ni les grandes causes qui mobilisent ou structurent les opinions des différents pays européens (Affaire Dreyfus, Affaire Ferrer, Guerres mondiales, Révolution russe etc.) sans être négligés, ne seront pas prioritaires. Seront au centre de l’analyse :

La diffusion et la réception des grands mouvements idéologiques (Lumières, libéralisme, socialisme, utopies, positivisme, solidarisme, marxisme, anarchisme) qui passent aussi par celles de modèles et de référents et par l’analyse du rôle de la France – et de la ville de Paris – comme intermédiaire culturel (l’intérêt pour l’Allemagne est en grande partie une réaction contre la France et ses prétentions hégémoniques en matière culturelle). Par-delà l’accumulation référentielle (par exemple : Verdi compositeur du Risorgimento italien, compose parfois sur des livrets français à partir d’arguments ou de légendes espagnols), le commentaire des mouvements artistiques et idéologiques européens est souvent utilisé à des fins de politique intérieure (Eugeni d’Ors trouve chez Barrès et Maurras les fondements d’un nouvel ordre méditerranéen qui annonce le fascisme italien ; la querelle, en Espagne, entre « alliadophiles » et germanophiles est aussi celle de la démocratie et de l’autoritarisme). Après la Première Guerre mondiale la fascination exercée par l’Europe se déplace, au niveau culturel, vers les États-Unis et, sur le plan politique, vers la Russie.

Les réseaux idéologiques (franc-maçonnerie, charbonnerie,  libre-pensée, internationale socialiste) et commerciaux (diffusion des textes – en langue originale ou en traduction : éditeurs, libraires, revendeurs de livres, colporteurs, sans oublier les intermédiaires non marchands qu’ils mobilisent) feront l’objet d’une attention particulière.

L’étude des relations idéologiques, culturelles et scientifiques ne négligera pas l’analyse des usages politiques ou scientifiques, ni celle de la circulation et pratiques du livre de science, ni les rôles respectifs des voyages savants et des correspondances dans la constitution des musées de science au XVIIIe siècle, l’importance des diplomates et des érudits, des adeptes du Grand Tour (voyageurs anglais en France, en Espagne et en Italie ; voyageurs français en Espagne et en Italie), universitaires (bourses d’échanges depuis la fin du XIXe siècle, voyage scientifique en Allemagne, en Angleterre ou en France, modèle artistique italien), ni le rôle des exilés politiques (intellectuels et politiciens italiens en France, espagnols en France etc.) dans la constitution des représentations et les processus de transferts culturels.

Les figures de médiateurs culturels seront étudiées dans une perspective globale, à travers l’évolution du système de médiation entre le XVIIIe et le XXe siècle, plus que par l’établissement d’une typologie : éditeurs publiant des œuvres en langue étrangère, rôle des correspondants de presse et des traducteurs (exemple : réception de Zola en Espagne ; réception-fabrication de D’Annunzio et de Blasco Ibáñez en France). Croiser ces problématiques avec les nouvelles perspectives de l’histoire du livre et placer au cœur de l’enquête la question des modalités de production, de diffusion et d’utilisation des textes, permet d’articuler une réflexion théorique et une étude pratique du fonctionnement de la médiation. Différents aspects devraient alors être envisagés :

  • la pratique des « passeurs » : traducteurs, bibliothécaires (critères intellectuels, vecteurs d’information et moyens matériels, commerciaux et financiers mobilisés pour l’achat des livres étrangers), journalistes et critiques, enseignants.
  • le rôle des réseaux courts et longs des sociabilités intellectuelles dans la circulation des informations et des éditions : correspondances savantes, espaces de la sociabilité urbaine (académies, salons, cercles constitués autour des ressortissants étrangers), « communautés de lecteurs » (R. Chartier).

Les enjeux économiques et politiques de ces circulations sont un aspect essentiel du chantier, de même que la question des pratiques de lecture et des usages du livre. Les manières de lire circulent-elles ? (cf. R. Chartier sur l’Éloge de Richardson de Diderot).

Enfin, on abordera les aspects théoriques et méthodologiques d’une telle investigation. Cette recherche, qui bénéficie de la collaboration de collègues espagnols (J. Fernandez Sebastián, Univ. de Bilbao ; H. Lorenzo  Delgado CSIC, Madrid ; M. Espadas Burgos, Escuela española de Historia, Rome), et italiens (G. di Febo, Univ. de Rome ; Alfonso Boti, Univ. de Milan, C Venza, Univ. de Trieste, E. d’Auria, P. L. Gorla (Univ. de Naples) s’articulera avec un réseau d’histoire culturelle des pays du nord de la Méditerrané (coordonné par P. Aubert et J. Casassas, Univ. de Barcelone) qui réunit des équipes des universités de Madrid, de Barcelone, de Tarragone, de  Palma de Mallorca, de Rome, de Viterbo, d’Athènes et de Crète, ne négligera pas certains collaborations scientifiques antérieures (M. Albert, Univ. de Sarrebrück) et maintiendra la collaboration antérieure avec l’EPHE (G. Pécout, B ; Wilfert) et l’IHMC (C. Charle) engagée autour de la ville (capitales culturelles/capitales symboliques), de la notion de crise intellectuelle (IHMC), J.-F. Sirinelli (IEP), J.-Y. Mollier (Univ. de Saint-Quentin).

Programme d’activités

Des journées d’études seront aux thèmes suivants : Transferts idéologiques et culturels et notion de Latinité ; Utilisation politique du savoir ; Réseaux ; Réflexion sur l’évolution et la portée du système de médiation.

Activités

 

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