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    Genre et transgressions , Séminaire

    Marie-Joseph Bertini | 13.12.12
    genre | normes | philosophie | transgression

    Transgresser, disent-ils.
    Une approche philosophique et communicationnelle de la transgression.

    Une tragédie post-moderne ?

    "Je n'ai jamais cessé de m'étonner devant ce que l'on pourrait appeler le paradoxe de la doxa : le fait que l'ordre du monde tel qu'il est, avec ses sens uniques et ses sens interdits, au sens propre ou au sens figuré, ses obligations et ses sanctions, soit grosso modo respecté, qu'il n'y ait pas davantage de transgressions ou de subversions, de délits…" écrit le sociologue Pierre Bourdieu, avant d'ajouter : "… plus étonnant encore, que l'ordre établi, avec ses rapports de domination, ses droits et ses passe-droits, ses privilèges et ses injustices, se perpétue en définitive aussi facilement, mis à part quelques accidents, et que les conditions d'existence les plus intolérables puissent si souvent apparaître comme acceptables et même naturelles" (La domination masculine, page 7) .

    Cet étonnement du sociologue nous place d'emblée au coeur de la réflexion qui sera la mienne cet après-midi à propos des multiples paradoxes de la transgression.

    - Ce qui fait scandale aujourd'hui, en effet, ressortit moins de la transgression que de son absence même, comme si la transgression faisait partie du cahier des charges de nos sociétés contemporaines, comme si sa possibilité - entrevue au terme de l'empire des Grands Récits (Lyotard) - nous mettait en demeure de l'accomplir, tout en manifestant l'étonnement de ne pas y parvenir tout à fait, tant la triade sacré-sens-transgression semble encore fonctionner comme un régulateur psychique et social efficace.

    Le substantif "transgressio" (1174) est tiré du supin (transgressum) du verbe latin "trans-gredi" qui signifie "passer de l'autre côté, traverser, dépasser", puis ensuite "enfreindre" ; ce n'est qu'avec le latin chrétien (1230) qu'il prendra son sens moral de "faute, péché".

    Le verbe "transgresser" a été formé au XIV° siècle d'après transgression, à partir du latin ecclésiastique : trangressa lex. Il désigne, à partir du XVI° siècle, un verbe juridique signifiant "violer une loi" et c'est sous ce sens qu'il devient un mot courant dans la langue des traducteurs de la Bible. L'action de transgresser fait signe dès ce moment vers ce ruban de Meobius que constitue le sacré qui se renverse sans cesse dans la loi, sans qu'il devienne possible de les distinguer désormais dans la langue.

    Le préfixe "trans" mérite lui aussi toute notre attention : il permet de créer depuis ses origines jusqu'à aujourd'hui (je pense notamment à la notion de Transidentité, ou de TranGenre) des termes qui sont nouveaux et qui opposent une notion à ce qu'elle dépasse. 

    Le mot trans indique donc deux actions simultanées : s'opposer d'une part, franchir une limite d'autre part.

    Remarquons cependant que chacune de ces actions est cependant déjà contenue dans l'autre : s'opposer revient déjà à franchir une limite, celle du consensus qui lui préexiste, à tout le moins. Passer outre est aussi en soi une manière de se poser en résistance, en lutte par rapport à une proposition ou à un ordre initial.

    Il se pourrait bien dès lors que l'on puisse parler d'une dimension dialectique de la transgression, une dialectique dont le mouvement incarnerait les différentes étapes de production de la subjectivité et des espaces sociaux dans lesquels elle se déploie historiquement.

    Premier bilan sémantique : Transgresser : passer outre, passer les bornes visibles et invisibles qui clôturent chaque société. Or, "Pas de société sans culture ; pas de culture sans clôture" (Bougnoux).

    - De quelles limites s'agit-il ? Les limites au delà desquelles l'ordre symbolique, qui est un ordre social qui ne dit pas son nom, est compromis et débordé. Il s'agit donc avec la transgression de passer outre et d'outrager à la fois un ordre symbolique qui s'impose à tous de manière intangible, qui définit la communauté et se confond avec elle.

    Nous poserons ici, au regard des leçons de l'Histoire, qu'en tant qu'elle est la résultante de l'ensemble des transgressions qui l'ont animée et structurée (que ce soit sous la forme des évolutions culturelles ou bien sous la forme des mythes qui perpétuent la mémoire des transgressions originaires réelles ou imaginées) toute société s'affaire à dissimuler les traces de la transgression qui préside à l'instauration d'un nouvel ordre : l'historiographie des vainqueurs est le modèle de cet effacement symbolique et matériel, depuis la destruction du nom du pharaon précédent sur les cartouches des monuments de l'Egypte ancienne, jusqu'à l'Histoire récente de la résistance française à l'époque de la deuxième guerre mondiale :

    • pas de nation sans fiction nationale (cf. les travaux de Suzanne Citron),
    • pas de cohésion sociale sans mythologie commune.

    C'est peut-être là que se tient la vraie puissance de la transgression : non pas du côté de l'interdit, face obscure, part maudite au sens de Georges Bataille, mais du côté solaire de l'aptitude à générer les nouvelles mythologies, à incarner le même dans l'autre, à déplacer, à remplacer, tout en ayant l'air d'avoir toujours été là. Que sont nos transgressions devenues, devrait-on se demander ?

    De sorte que la transgression ne met pas fin à la loi comme à autre chose qu'elle-même. Elle est elle-même une violence matérielle et symbolique qui permet au groupe de se cohérer et d'entrer de plain-pied dans un nouvel ordre social et organisationnel.

    Transgression et loi apparaissent comme deux états modaux de nos cultures, ambivalents et réversibles comme le ruban de Moebius, curiosité topologique dans laquelle chaque face du ruban se renverse sans cesse dans l'autre, au point que lorsqu'on en cherche deux, on n'en trouve qu'une et inversement.

    Avec Georges Bataille, je puis considérer l'être humain tout entier comme transgression.

    L'utilité de l'analyse de cet érotique de la transgression que Bataille mobilise, c'est d'abord à mon sens de nous rappeler que la transgression ne bouscule l'interdit que pour maintenir l'efficience de l'interdit, un interdit déplacé, décentré, mais jamais aboli dans sa fonction régulatrice même. Les années 20, qui virent triompher les garçonnes, ont largement contribué à une érotique des transgressions du Genre dont les effets illustrent bien les complexités et les contradictions internes.

    Dans L'entretien infini (1969) Maurice Blanchot écrit : "L’expérience-limite est celle qui attend cet homme ultime, capable une dernière fois de ne pas s’arrêter à cette suffisance qu’il atteint ; elle est le désir de l’homme sans désir, l’insatisfaction de celui qui est satisfait "en tout" […]. L’expérience-limite est l’expérience de ce qu’il y a hors de tout, lorsque le tout exclut tout dehors, de ce qu’il reste à atteindre, lorsque tout est atteint, et à connaître, lorsque tout est connu : l’inaccessible même, l’inconnu même".

    L'éternel face-à-face de la loi et de la transgression s'épuise dans l'expérience-limite des sociétés contemporaines dont le ressort ultime est celui d'un impératif catégorique de transgression, une transgression emblématique de la production du sujet post-moderne, habile à effacer les frontières du Genre et de l'identité sexuelle, à refuser les définitions et les déterminations sociales pour se déployer dans l'espace d'une auto-désignation et d'une auto-détermination qui n'est pas sans rappeler l'exigence d'auto-détermination des peuples et des cultures dominés.

    Ce que j'appelle dans mes travaux le dispositif social et technique du Genre constitue en ce début du XXI° siècle l'exemple le plus caractéristique de ce mouvement d'auto-détermination. Si l'on s'accorde à désigner le Genre à la fois comme la principale logique de productions discursives (c'est-à-dire de normes du point de vue foucaldien) et comme l'un des effets de ces discours, la transgression des normes de Genre peut être elle-même comprise comme un effet du Genre.

    Pour le dire plus simplement : défaire le Genre, n'est-ce pas une autre manière de le faire ? Pluraliser les Genres, les multiplier, les croiser, en jouer, n'est-ce pas encore se déterminer par rapport à lui, s'inscrire sous le régime monologique du Genre ? Joue-t-on avec le Genre, ou bien est-ce lui qui se joue de nous ?

    L'exemple des Hijras en Inde.

    Il semblerait ici que le Genre ne soit jamais aussi manifeste qu'au moment où on le transgresse. En conséquence de quoi, la transgression du Genre ne se donne jamais à voir : ce que nous voyons dans la mise en scène de la transgression du Genre (dans les pratiques individuelles sexuelles ou comportementales, ou bien dans les pratiques collectives : la Gay Pride), ce sont les "clichés" du Genre, au sens photographique du terme, les instantanés d'un dispositif qui s'actualise dans le détournement et l'inversion de ses propres stéréotypes esthétisés.

    Le bricolage disrupteur (Deleuze) du Genre ne vaut-il pas de ce fait acquiescement à l'horizon d'attente du Genre ? Prenons l'exemple de la notion de Transidentité, appuyée sur celle de TransGenre : ce que j'appelle la pluralisation de l'offre identitaire, qui s'incarne dans le concept et dans la pratique des transidentités, met en avant un verbe éminemment post-moderne, Transitionner, qui nous fournit un cadre programmatique paradoxal : transfuges d'une identité unique et fermée vers une déclinaison d'identités instables et ouvertes, les transidentités ne peuvent être pensées comme des identités trans, sous peine de voir se refermer sur elle le piège de la catégorisation, fut-ce celui de la catégorie classée hors de la table des catégories. C'est à cette condition en effet que les ébranlements logiques, cognitifs, communicationnels et politiques, auxquels l'émergence turbulente des transidentités nous confronte, pourront être analysés et compris pour ce qu'ils sont aujourd'hui : un laboratoire d'expérimentation sociale, une ingénierie sociale et communicationnelle qui contraint chaque société à éprouver, dans le même mouvement, sa résistance et ses limites.

    Dans le tome 1 de L'Histoire de la sexualité (La volonté de savoir), Foucault analyse les notions de sexe et de sexualité. Très finement, il y désactive l'idée d'une "répression sexuelle" dont nous nous serions tardivement libérés au XX° siècle, et il montre que la volonté systématique de tout savoir sur le sexe a donné une "science de la sexualité" qui débouche sur une administration de la vie sexuelle. Foucault élabore une archéologie des discours sur la sexualité (la confession, la littérature érotique, le Droit, la médecine, l'anthropologie, la psychanalyse,…) depuis le XVIIe siècle jusqu'à nos jours et analyse la notion de "libération sexuelle" comme l'une des dimensions de cet omni-savoir. Pour Foucault, la censure et l'affranchissement de toute censure se retrouve finalement dans le même type de présupposé : le sexe serait à l'origine de toutes les manifestations de notre vie et il gouvernerait l'ensemble de l'existence sociale.

    La libération du Genre, le franchissement des limites auquel il donne lieu aujourd'hui est à penser dans le prolongement de cette pseudo-libération sexuelle. Avec cette conséquence que nous sommes pensés par le Genre, bien davantage que nous ne le pensons. Autrement dit, quand nous pensons, c'est le Genre conçu comme cause et effet de l'assujettissement – et donc de la subjectivité - qui pense en nous, un Genre personnalisé, aménagé par les jeux de Genre et les micro-troubles qu'ils induisent dans la cartographie générale des comportements et des pratiques. S'interroger sur la question de savoir ce que veut le Genre, comme le fait Butler, revient à se demander ce que nous voulons faire de ce que le Genre fait de nous.

    C'est peut-être en ce sens aussi que le Genre organise sa propre transgression en disparaissant continûment dans la production de ses effets, parmi lesquels il faut aujourd'hui compter les études de Genre elles-mêmes, à la fois pièce-maîtresse de l'ingénierie de la transgression du Genre et manifestation de sa vitalité.

    Revenons sur un aspect important de la notion de transgression de Genre : c'est en tant que loi que le Genre peut faire l'objet d'une transgression et que cette transgression soulève un interdit matériel et symbolique qui appelle la punition. Cela signifie que tout écart, toute distance prise avec la loi du Genre, ou avec le Genre comme loi, toute subversion du Genre nous éloigne donc de la transgression : le Genre subverti dans les jeux de Genres n'incarne plus la loi. Il est dépossédé de ses attributs. L'idée même de franchissement des bornes du Genre, le fait de penser qu'une telle chose est possible sonne comme une subversion du Genre qui invalide sa transgression.

    Plus encore : puisque la transgression désigne une action bafouant un interdit fondateur, elle devrait appeler une sanction à la mesure de l'importance de cet interdit. Or que voyons-nous ?

    1. 1D'abord que toutes les sociétés et toutes les cultures ont accepté les jeux de Genre de manière continue (les berdaches amérindiens, les Hijras indiens,… ) ou discontinue (les Bacha Posh en Afghanistan, les fêtes dyonisiaques grecques, les bacchanales et les saturnales romaines, ou bien les simples Carnavals) pour mieux en contrôler les excès et pour rendre le dispositif du Genre plus efficace en organisant les formes de son détournement et de sa subversion. Le Genre est souple : il plie, mais il ne rompt pas.
      => La subversion du Genre est moins le produit des Studies anglo-saxonnes que de l'intelligence collective des sociétés qui ont inventé les pseudo-transgressions pour mieux tenir à distance les transgressions réelles.
    2. Ensuite qu'arrivent-ils aujourd'hui, dans les sociétés post-industrialisées qui sont les nôtres, à celles et à ceux qui refusent à titre individuel et collectif la loi du Genre et bousculent cet interdit ? Quelles sanctions, quelles punitions encourrent-ils (répression pénale, enfermement asilaire ou médicamenteux ?). Rien de tout cela : nos sociétés organisent elles-mêmes, elles administrent efficacement, les modalités de franchissement des frontières du Genre : la médicalisation et la psychiatrisation de ce cheminement est ici moins à penser au sens foucaldien de surveiller/punir qu'au sens de l'assentiment culturel et social à la transition, à l'errance provisoire de Genre, qui pour être méticuleusement accompagnée n'en est pas moins possible, quand elle est posée comme nécessaire.

    Dès lors, le changement de Genre ne peut plus être pensé à cet endroit comme une transgression de Genre, mais bien plutôt la nouvelle preuve de l'intelligence collective d'un corps social qui pour pérenniser le Genre accepte de le renverser.

    L'exemple édifiant des nouvelles dispositions législatives en Argentine en matière de Genre (2011). On pense ici à la notion de "signifiant flottant" chez Lévi-Strauss : le signifiant flottant c'est celui qui cherche à être rigidifié, à être stabilisé par la science mais qui est utile dans son flottement même, par l’inadéquation qu'il exprime entre signifiant et signifié.

    Il ne peut plus y avoir de transgression de Genre (ou du Genre) parce que le Genre n'est plus (l'a-t-il jamais été ?) une essence, mais qu'il a fait la preuve de son inessentialité, de sa labilité, de sa flexibilité et partant, de sa résistance. Le Genre n'est pas un corps de doctrine établi et c'est la raison pour laquelle il est si difficile de lutter contre lui. Nous croyons le tenir et c'est lui qui nous tient, même et surtout quand nous pensons enfin lui échapper.

    Pour paraphraser le titre d'un ouvrage célèbre d'Eve Sedgwick, l'épistémologie du Genre n'est pas une "épistémologie du placard" qui comme son nom l'indique condamne les individus et les groupes qui constituent les sociétés à être in /ou bien out, dans /ou hors du Genre. L'élasticité, la plasticité du Genre lui permet d'étendre son action bien au-delà des catégories qu'il définit et organise, dans ces entre-deux, ces interstices, ces failles, ces brèches et ces abîmes qui dessinent la cartographie de son pouvoir.

    La banalisation des subversions de Genre, banalisation médiatique, communicationnelle et sociale, loin de se rapprocher d'une possible transgression de Genre nous en éloigne résolument. La mise en scène médiatique de ces subversions, leur spectacularisation prend tout son sens dans cette "société du spectacle" chère à Debord, une société qui en donnant tout à voir, peut continuer à dissimuler l'essentiel : sa capacité à se maintenir tout en évoluant.

    Or le rôle des médias est essentiel ici parce qu'ils se situent à l'articulation entre savoirs constitués et explicites d'un côté, et sens commun entendu au sens de l'anthropologue Clifford Geertz, de l'autre. En tant que tels, ils sont en situation de produire des significations communes, c'est-à-dire en charge d'élaborer les énoncés servant de références à l'ensemble des individus et des groupes qui composent le tissu social. Il se forme donc ce que j'appellerai un sens commun médiatique, partagé par de plus en plus d'individus appartenant à de plus en plus de cultures et de sociétés, en raison même des effets de la mondialisation médiatique.

    Ce que nous entrevoyons à cet endroit, c'est que la déconstruction du Genre qu'elle soit théorique (dans nos études) ou bien pratique (renversements des normes de Genre qui s'incarne dans la parodie, le travestisme ou le transexualisme) ne vaut pas, de ce point de vue, transgression du Genre.

    Subvertir les stratégies discursives binaires qui le constituent ne conduit pas à outrager le Genre, à le dépasser comme on dépasserait les bornes psychiques et sociales qui régulent toute société. La subversion est pragmatique : elle se tient du côté des représentations ; la transgression est morale : elle siège du côté de la faute, du péché, elle parle des interdits qui structurent une société et la société se charge de punir efficacement ceux qui contreviennent aux interdits fondamentaux. Or, quels sont les seuls interdits fondamentaux qui subsistent aujourd'hui ? La pédophilie, l'inceste et le crime de sang.

    Les vociférations des anti-mariages pour tous ne doivent pas nous tromper. Si ces groupes d'inspiration variée désignent le mariage pour tous comme relevant d'une transgression, cela ne signifie pas pour autant que cette future loi représente une transgression. Je dirai même qu'une transgression qui vise à s'incarner dans la loi ne peut en aucune manière être définie comme telle.

    De fait, plus j'avance et plus je me dirige vers l'idée d'une transgression impossible du Genre, non pas au sens où l'entendrait Françoise Héritier ("une butée mentale", qui serait indépassable et formerait le substrat de nos processus rationnels), mais au sens où les dispositifs machiniques (Deleuze) que le Genre met en place sont ceux du pouvoir même, tel que le définit et l'analyse Michel Foucault.

    L'objectif de la généalogie foucaldienne est de rendre visible les sédimentations occultées par la puissance organisatrice et régulatrice d'un pouvoir dont l'invisibilité est la condition même de son efficacité. Le pouvoir pour Foucault, rappelons-le, n'est pas extérieur aux individus dont il assure le contrôle vigilant et durable. Il faut en finir dit-il, avec la représentation d'un pouvoir vertical dont l'Etat nous renverrait l'image trop commode. Un tel contrôle, parce qu'il est intermittent, n'offre pas de prise continue sur les individus, ce qui est le seul moyen de parvenir à maintenir les pressions universelles qu'il exerce sur eux .

    "Le pouvoir n'a pas d'essence, il est opératoire" écrit Gilles Deleuze à propos de la théorie de Foucault ; "il n'est pas attribut mais rapport : la relation de pouvoir est l'ensemble des rapports de forces, qui ne passe pas moins par les forces dominées que par les dominantes". Le pouvoir ainsi entendu devient "un réseau de forces" qui nous assujettit au double sens du terme, c'est-à-dire qui d'une part nous soumet à sa loi comme un vassal à son suzerain, et d'autre part nous constitue en sujet. La philosophie foucaldienne du sujet est donc une philosophie subjectivante du pouvoir.

    C'est la raison pour laquelle Foucault contribue à montrer que la loi s'incarne tout autant dans les dispositifs (institutions, pratiques, règlements…) qui lui donnent asile, que dans le mouvement même que nous faisons pour lui échapper, comme le montrera également Bourdieu. Cette approche biopolitique est particulièrement utile pour penser à nouveaux frais la question lancinante du Genre compris comme une technologie du pouvoir ambivalente. Mobilisé par des instances multiples (logique, psychologique, sociale, juridique, politique et policière), le dispositif du Genre renvoie l'individu à son instrumentalité foncière, à sa capacité à être désigné puis rangé selon une table des catégories. Assigné à une place pré-déterminée et ramené à sa fonction dans la classe des objets dont il dépend, l'individu est ainsi à la fois objectivé et subjectivé par le moyen du Genre.

    Dé-fini par le truchement des techniques de Genre, chacun apprend à se perçevoir lui-même dans les limites et les frontières tracées par la négation de ce qui n'est pas lui : "omnis determinatio, negatio" écrivait Spinoza. La simple question de savoir "qui suis-je ?" est éminemment communicationnelle et le mouvement de m'appréhender comme sujet de mes actions et de ma pensée, est pris dans le réseau des forces qui me contraignent à me déterminer de toutes les façons. Et, faut-il le rappeler ? La détermination de sexe et de Genre, pour essentielles qu'elles soient, ne sont pas les seules à cet endroit.

    Mais qu'est-ce que ce moi historiquement situé et socialement déterminé si ce n'est, dans une perspective foucaldienne, le produit de la matrice générale de ces rapports de forces ? Comment fonder une subjectivité nouvelle qui ne soit plus un assujettissement ? Comment dire je, quelque soit ce je, sans dire il ? Transgresser, disent-ils ? Comment penser "ce dedans comme une opération du dehors", puisque la déconstruction du Genre est encore une construction du pouvoir à l'oeuvre dans la subjectivité ?

    En conséquence de quoi, l'autre raison essentielle pour laquelle les conditions de la transgression du Genre ne sont pas réunies, c'est qu'il manque encore ici le moyen de construire une dynamique subjectivante du pouvoir qui ne soit pas genrée, ni même transgenrée, sexuée, ni même transexuée, mais qui abandonne toute référence au sexe et au Genre. La dés-assignation de Genre - montrée comme un chemin vers la transgression du Genre par les théories Queer - et la notion de queerisation des identités approchent de près cette nécessité, sans parvenir à la rejoindre tout à fait.

    En postulant que toute identité individuelle (pas seulement sexuelle et de Genre) est toujours en même temps une réalité et une fiction socialement construites, l'approche Queer opère une décentration qui fonctionne comme une manière de se déprendre du Genre, de le repousser à la périphérie de nos médiations sociales et symboliques, en un mot : de le désactiver.

    C'est la raison pour laquelle je dirai que le Genre, que je définis comme le sismographe de nos tectoniques sociales et culturelles, semble moins s'inscrire aujourd'hui dans le territoire de la norme qu'être l'instrument de son déplacement et de son décentrement. Le questionnement du dispositif du Genre nous aide à fragiliser l'ensemble des normes sociales et culturelles ; pour autant, il ne disparaît pas lui-même dans cet ébranlement général des normes.

    Moins frontière poreuse ou étanche que front de luttes, avant-poste des combats pour l'auto-détermination absolue du sujet post-moderne, l'impossible transgression contemporaine du Genre semble faire signe vers l'impossible autonomie du sujet, produit des médiations institutionnelles. C'est peut-être là que gît le tragique de notre condition de sujet post-moderne: dans cette impossibilité où nous sommes de parvenir à créer du social à partir de l'individuel-radical, l'impossibilité d'institutionnaliser des pratiques qui, pour être déviantes de la norme, n'en sont pas moins repérables comme telles grâce à elle, l'impossibilité de revendiquer des postures qui rompent avec l'hétéronomie fondatrice de l'institution imaginaire de la société (cf. Castoriadis).

    Dans "Les formes élémentaires de la vie religieuse" Emile Durkheim définit le sacré, entité collective et impersonnelle, comme étant la société elle-même. C’est à la société qu'il revient d'établir les distinctions entre ce qui doit être séparé, protégé par l'interdit parce qu'investi d’une valeur inaccessible au commun des mortels. Le sacré fonctionne chez Durkheim comme une structure de la conscience collective. A l'opposé, le profane est ce qui relève de l'expérience individuelle.

    Au point où nous sommes, l'utilité et l'efficacité pratique de la déconstruction/subversion du Genre, appuyées sur la perspective historiciste et sur le projet généalogique dans son ensemble, n'ont plus grand-chose à voir avec la transgression du Genre, réelle ou postulée.

    Poser la question de savoir où le pouvoir s'enracine revient à le détacher de son support transcendant, à le désacraliser, à le réintégrer au sein du jeu des rapports de force, à le rabattre sur les mécanismes qui l'instituent comme tel, à comprendre que les logoi (les arguments) se confondent avec les topoi (les lieux de production des arguments).

    La subversion du Genre qui résulte de l'approche critique et généalogique déploie l'espace de nouvelles politiques de Genre(s) ; mais elle n'est pas pour autant une transgression du Genre qui lui survit, en se multipliant et en se réinventant.Les sociétés post-modernes sont précisément celles où les normes ont remplacé les lois, où les sanctions et les punitions ont changé d'échelle et de nature, où les transgressions deviennent impossibles parce qu'elles n'ont jamais été plus éloignées de nous que depuis qu'elles sont à notre portée. Nous n'avons plus rien à transgresser.

    Je voudrais finir ce questionnement sur ces lignes très éclairantes, et très belles, tirées de la Préface qu'écrivit Michel Foucault (1963) dans la revue Critique lors d'un numéro spécial consacré en 1936 à la transgression : "La transgression porte la limite jusqu’à la limite de son être ; elle la conduit à s’éveiller sur sa disparition imminente, à se retrouver dans ce qu’elle exclut (plus exactement peut-être à s’y reconnaître pour la première fois), à éprouver sa vérité positive dans le mouvement de sa perte. (…) La transgression n’est donc pas à la limite comme le noir et le blanc, le défendu au permis, l’extérieur à l’intérieur, l’exclu à l’espace protégé de la demeure. Elle lui est plutôt selon un rapport en vrille dont aucune effraction simple ne peut venir à bout. Quelque chose peut-être comme l’éclair dans la nuit, qui du fond du temps, donne un être dense et noir à ce qu’elle nie, l’illumine de l’intérieur et de fond en comble, lui doit pourtant sa vive clarté, sa singularité déchirante et dressée, se perd dans cet espace qu’elle signe de sa souveraineté et se tait enfin, ayant donné un nom à l’obscur". 

    Pour citer ce résumé de la communication

    Marie-Joseph Bertini, « Une approche philosophique et communicationnelle de la transgression ». Résumé de la communication, Séminaire : Genre et transgressions du 13 décembre 2012 , consulté le vendredi 14 décembre 2018. URL : http://telemme.mmsh.univ-aix.fr/edition/39939/0