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    La construction de l'autorité aux époques médiévale et moderne , Journée d'études

    Virginie Cerdeira (Telemme AMU-CNRS) | 07.11.14
    coup de majesté | Espace public | presse

     

    Publier l’autorité du monarque après le coup de majesté. Le Mercure François et l’assassinat de Concino Concini

                En 1617, cela fait tout juste trois ans que le roi Louis xiii a atteint la majorité. Sa mère Marie de Médicis gouverne à ses côtés secondée dans cette tâche par le maréchal d’Ancre – Concino Concini – et son épouse. La proximité entretenue par le couple de favoris avec le pouvoir monarchique dérange. Concino Concini est considéré comme un tyran d’usurpation par les grands du royaume. Ces derniers manifestent leur désapprobation avec la politique menée par le gouvernement royal en désertant la cour, et ce depuis l’arrestation du prince de Condé le 1er septembre 1616. Les tensions qui agitent le royaume s’apaisent au cours du printemps 1617 suite à la mort violente du maréchal d’Ancre le 24 avril.

                C’est la période de contestation de l’autorité qui précède le décès du maréchal que le Mercure François appelle « troisiesme guerre civile ». Dans son titre, le Mercure  propose une périodisation politique rendue cohérente par la question de l’autorité[1]. L’autorité monarchique semble remise en cause par les princes révoltés au début du conflit et rétablie par l’exercice de la justice royale dirigée contre le couple Concini[2]. L’assassinat politique du maréchal d’Ancre est considéré comme un « coup de majesté » car il doit permettre au roi de s’emparer pleinement et exclusivement de l’autorité monarchique.

                La production imprimée qui revient sur l’assassinat du maréchal a été étudiée par de nombreux chercheurs. Hélène Duccini revient sur la large production pamphlétaire suscitée par cet événement qui semble dépasser les entreprises éditoriales engagées au moment de la Ligue ou de l’assassinat du Duc de Guise et de son frère le cardinal au 1588[3]. Camille Desenclos souligne, quant à elle, l’existence d’une « corrélation » entre les « moments-clé pour l’autorité royale » et « la production imprimée » mise en évidence par la conservation des occasionnels sur le territoire de l’Empire[4]. L’assassinat de Concino Concini est l’un d’entre eux. D’après Marie-Madeleine Fragonard, ce « moment-clé » constitue également un tournant dans la mise en écriture de l’actualité désormais susceptible d’emprunter sans scrupules les voies de la dérision et de la diffamation[5]. C’est tout naturellement que le Mercure François revient, lui-aussi, sur l’événement. Toutefois, son retour sur l’assassinat n’est pas identique à celui qu’en proposent les occasionnels et autres pamphlets. En raison, tout d’abord de ses spécificités matérielles. Le Mercure François, connu pour être le premier périodique français avec une collection de 25 volumes publiés à Paris entre 1611 et 1648 se différencie pourtant de la presse en raison de la fréquence de sa publication et du volume imposant de ses livraisons[6]. La vocation universaliste du Mercure comme sa pratique de la compilation en font une source distincte des livrets mentionnés ci-dessus. Dans le dossier qui nous intéresse, il convient d’interroger les effets de la proximité physique des textes sélectionnés par le rédacteur à propos de l’assassinat. De la même manière, le décalage temporel qui existe entre le déroulement des événements relatés dans le Mercure et le moment de leur publication doit être appréhendé dans le processus de construction médiatique de l’autorité monarchique.

                Les spécificités du Mercure François permettent-elles une construction médiatique originale de l’autorité royale dans les semaines et mois qui suivent l’assassinat de Concino Concini ?

                Cette élaboration médiatique de l’autorité à la suite de la mort de Concino Concini passe par une affirmation appuyée de la perception unanime de la légitimité de l’exercice  désormais exclusif du pouvoir monarchique par le jeune Louis xiii. Elle utilise également des phénomènes de redondance dans la relation de l’événement et de mise en série de décisions judiciaires exemplaires dans le but de donner corps à un Louis xiii, roi justicier[7] et de construire le consensus autour de ses décisions.

                L’événement constitué par la mort de Concino Concini est traité dans le quatrième volume du Mercure François. Le lecteur y apprend que la confirmation de la nouvelle de la mort du maréchal d’Ancre suscite un joyeux consensus, chacun se félicitant de voir le roi recouvrer son autorité. Le roi, après avoir pris la précaution d’ordonner le maintien de l’ordre se montre triomphant à la fenêtre de ses appartements du Louvre, provoquant ainsi un tumulte enthousiaste de la part « de la noblesse et de tous ceux qui se trouvoient à la cour[8].» Partout, à la cour comme à la ville, la nouvelle de la mort du maréchal est accueillie par les cris de « Vive le Roi[9] », exactement comme au moment où le roi meurt et laisse la place à son successeur. Comme dans le sous-titre de la quatrième livraison du Mercure, le lien est clairement établi entre l’exercice de l’autorité monarchique par la personne qui en est le dépositaire – ici Louis xiii – et le retour à la paix. Or, l’exercice légitime du pouvoir par Louis xiii est conditionné au retour du roi, permis par la disparition du maréchal d’Ancre[10]. L’effectivité de cette « reprise en main du Gouvernail de [s]on Estat par le roi [11]» est soumise à l’appréciation des lecteurs par la publication de lettres du roi à ses gouverneurs, à qui il adresse ses premiers ordres de roi[12]. Et, effectivement, très rapidement, les princes révoltés témoignent de leur soumission au monarque les uns après les autres ; alors même que Louis xiii ne fait libérer le prince de Condé qu’en 1619[13]. D’ailleurs, à la suite de ces manifestations publiques de soumission à l’autorité royale, le roi Louis xiii promulgue une déclaration en faveur des grands du royaume qui s’étaient révoltés[14].

                La guerre n’est pourtant pas tout à fait terminée. Le Mercure François indique la date du 8 juillet comme borne final à la troisième guerre civile. Ainsi, tant que le crime de lèse-majesté n’a pas été expié et que l’arrêt dirigé contre le couple Concini n’a pas été exécuté, le royaume est encore considéré comme en proie aux troubles. Des extraits des registres de parlement contenant l’arrêt contre le Maréchal d’Ancre et Léonora Galigai sont reproduits en fin de volume[15]. Ils sont redoublés par la reproduction de deux livrets au statut particulier puisque ces textes de huit pages chacun sont rejetés en fin d’ouvrage et reviennent sur le procès des Concini[16]. Le rejet de ces deux pièces hors du temps ordonné par le récit historique pose question. Il faut noter, en tout cas, que leur présence dans le volume permet d’insister fortement sur les charges qui pèsent contre le couple Concini. La normalisation de la justice royale et donc la justification du recours à l’assassinat politique – qui passe par l’intervention du parlement comme instance judiciaire – est réaffirmée par ce phénomène de redondance rhétorique[17]. Alors qu’au moment d’aborder l’événement, le rédacteur avait montré une certaine réticence à la publication de « métanouvelles [18]», la publication de ces livrets semble contredire les résolutions affichées quelques pages plus haut. D’autant que le Mercure concède également une place à la reproduction de vers, parfois satiriques, juste après le récit de l’exécution de Leonora Galigai[19]. Un espace qui participe à la construction du consensus autour de la légitimité de l’assassinat de Concino Concini, mais aussi à celle de l’autorité royale.

                La mise en série de décisions judiciaires exemplaires contribue elle-aussi à renforcer ce procédé de consolidation médiatique de l’autorité monarchique, en même temps qu’elle constitue une mise en garde à l’attention des sujets tentés de se révolter contre cette autorité. Cette mise en série débute dans la quatrième livraison du Mercure François et se poursuit dans le volume suivant publié en 1619 puisque c’est celui-ci qui finit de relater les événements de l’année 1617[20]. En incluant les exécutions de Concino Concini, ce sont six condamnations à mort dont cinq pour crime de lèse-majesté qui sont relatés dans les pages du Mercure  pour les mois d’avril à septembre 1617. Le contexte de publication de cette cinquième livraison du Mercure éclaire ce choix de publication. Au moment où Estienne Richer publie le cinquième volume du Mercure François a volé en éclats et la première guerre de la mère et du fils opposant Marie de Médicis (réfugié à Blois depuis le décès de son favori) vient de se terminer. L’équilibre reste instable.

     

                Pour conclure, la publication des événements relatifs à la mort du maréchal d’Ancre dans les pages du Mercure François sert la communication politique du roi, sans que le périodique ne soit encore dirigé par le pouvoir politique. Il faut considérer, comme le font des membres du groupe de recherches interdisciplinaires sur l’histoire du littéraire, la publication comme une action[21]. Celle-ci participe activement, entre 1617 et 1619, à la construction médiatique de l’autorité monarchique par le recours à des astuces éditoriales permettant d’adapter la publication au contexte politique afin de la mettre toujours plus au service de la monarchie du roi Louis xiii.

     

     

    [1] Le volume iv du Mercure François porte en effet le sous-titre suivant : Memoires de la Suitte de l’Histoire de Nostre Temps […] Contenant […] la Troisiesme Guerre Civile, depuis l’arrest de la personne de Monsieur le Prince de Condé, en Septembre 1616. jusques à la Déclaration du Roy en faveur des Princes, Ducs, Pairs & Officiers de la Couronne, qui s’estoient esloignez de sa Majesté, et l’Arrest de la Cour de Parlement contre le Mareschal d’Ancre et sa femme, exécuté le 8 juillet 1617.

    [2] L’assassinat de Concino Concini le 24 avril 1617 est considéré comme relevant de la justice extraordinaire du roi et c’est l’exécution de son épouse Léonora Galigai le 8 juillet 1617 conformément à un arrêt du parlement de Paris qui normalise ce recours à la violence grâce à l’exercice ordinaire de la justice du roi. L’arrêt du parlement prend aussi des mesures qui condamnent la mémoire du maréchal d’Ancre.

    [3] Duccini Hélène, Faire voir, faire croire. L’opinion publique sous Louis xiii, Seyssel, 2003, p. 330.

    [4] Desenclos Camille, Les mots du pouvoir : la communication politique de la France dans le Saint-Empire au début de la guerre de Trente Ans (1617-1624), thèse de doctorat, histoire, École nationale des Chartes/ Paris-Sorbonne, 2014, p. 347.

    [5] Fragonard Marie-Madeleine, « La mort de Concini : imprécations et dérision », in Boillet Danielle et Civil Pierre (coord.), L’actualité et sa mise en écriture aux xve, xvie et xviie siècles, Espagne, Italie, France et Portugal,  Paris, 2006, pp. 121-137.

    [6] Entre 1619 et 1633, période au cours de laquelle la publication du Mercure François est la plus régulière, c’est une livraison par an qui est proposée au public. En ce qui concerne le volume des différents numéros, il faut noter qu’un volume compte 939 pages en moyenne. On dénombre 1123 pages pour le tome iv du Mercure qui nous intéresse ici plus particulièrement.

    [7] Il faut rappeler ici avec Hélène Duccini que Louis xiii est surnommé Louis le Juste depuis longtemps déjà. Il naît sous le signe astrologique de la balance et Malherbe signale déjà ce surnom alors que le roi n’est qu’un enfant (1608). Voir Duccini Hélène, Faire voir, faire croire op. cit., p. 351.

    [8] Mercure François, vol. iv, p. 199 (pour l’année 1617), 1617.

    [9] Ibid.

    [10] « Des que la nouvelle certaine de la mort du Mareschal d’Ancre fut sceue dans la salle du Palais, il s’y fit de tels cris d’allegresse de Vive le Roy, que ceux qui avoient perdu leur bonnet carrez, & leurs chapeaux en tumbant relevez crioient loüé soit Dieu, Voylà la paix faicte. La joye que receut le peuple de ceste nouvelle ne se peut exprimer : Chacun s’entredisoient : Nous avons un Roy.», Ibid, p. 200.

    [11] Ibid, p. 203.

    [12] Ibid, pp. 201-204.

    [13] Ibid, p. 215.

    [14] Ibid, pp. 218-222.

    [15] Ibid, pp. 226-230.

    [16] Il s’agit du « Chapitre du procez faict à la mémoire de Concino Concini n’agueres Mareschal de France, & à Leonora Galigai sa veuve. Sur le crime de leze-Majesté Royale concernant les intelligences qu’iceux Conchine & sa femme ont eu & entretenu avec les estrangers, depuis la Mort du Roy Henri le Grand, au dommage du Roy Louys xiii au prejudice de son authorité, & au repos de son Estat. En Italie & Espagne, en Flandre & Allemagne. » et du « Recueil des charges qui sont au procez faict à la mémoire de Conchino Conchini n’agueres Mareschal de France, & à Leonora Galigai sa veuve, sur le chef de crime de leze-majesté divine. », Mercure François op. cit. vol. iv, sans pagination (s.p.), 1617.

    [17] Sur l’usage de la répétition et de la redondance dans le Mercure François voir Jouhaud Christian, Ribard Dinah, Schapira Nicolas, Histoire Littérature Témoignage. Écrire les malheurs du temps, 189-242, Paris, 2009.

    [18] Nous appelons « métanouvelles » les nouvelles sur les nouvelles. « Si l’on vouloit mettre tout ce qui a esté escrit sur ceste mort, il en faudroit faire un gros volume à part, mais nous insererons icy seulement ce qui est du faict, & le récit qui en a esté imprimé », Mercure François op. cit. vol. iv, p. 193 (pour l’année 1617), 1617.

    [19] Ibid, pp. 236-240.

    [20]Cinquiesme tome du Mercure François, ou, Suitte de l’Histoire de nostre temps sous le Regne du Tres-Chrestien Roy de France & de Navarre, Louys XIII.  Contenant ce qui s’est passé de memorableez annees M DC XVII, M DC VIII, et M DC XIX. Jusques à la Déclaration de la volonté du Roy sur le départ de la Royne sa Mere. Publiée le 20 Juin 1619.

    [21] Voir les travaux du grihl. grihl, Jouhaud Christian, Viala Alain (coord.) De la publication. Entre Renaissance et Lumières, Paris, 2002. Voir également les travaux de Christian Jouhaud à propos des Mazarinades. Jouhaud Christian, Mazarinades : la Fronde des mots, Paris, 1985.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Pour citer ce résumé de la communication

    Virginie Cerdeira (Telemme AMU-CNRS), « Publier l'autorité du monarque après le coup de majesté. Le Mercure François et l'assassinat de Concino Concini ». Résumé de la communication, Journée d'études : La construction de l'autorité aux époques médiévale et moderne du 07 novembre 2014 , consulté le dimanche 22 octobre 2017. URL : http://telemme.mmsh.univ-aix.fr/edition/108547/0